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Transformer le Père Noël en une benne à ordures 

22.11.2022
par Julie Rossello Rochet, dramaturge

// Finalement, avec un peu de recul, je crois que la pièce est une réflexion sur la France post-élections présidentielles marquée par la percée historique de l’extrême droite et l’impuissance de la gauche à imposer un récit majoritaire et fédérateur. // 

Guillaume Poix, septembre 2022

mAthieu Bertholet a demandé à l’écrivain français Guillaume Poix de réécrire Le père noël est une ordure, le succès de 1979 de la troupe française du Splendid qui a donné lieu, en 1982, à la réalisation du film du même nom devenu aujourd’hui culte. Guillaume Poix a écrit Le Père Noël est une benne à ordures, au pluriel. Quarante-trois ans après la version originale de la pièce, le père Noël n’est plus une ordure mais, ainsi que l’explique Guillaume Poix, // il est la somme de tous nos déchets, un contenant où l’on amalgame // : une benne.

Nous sommes toujours dans cette réécriture à la permanence de l’association SOS Amitié le soir du 24 décembre. Thérèse, qui tricote toujours, et Pierre, encore peintre à ses heures perdues, chacune bénévole, attendent que le téléphone sonne pour venir en aide à celles qui se sentent seules et désespérées. La mission des bénévoles s’est cependant radicalisée puisque grâce à certains protocoles a priori bien rodés, elles accompagnent désormais, en les accélérant, les passages à l’acte suicidaire de celles qui ont besoin d’aide. Pierre commet cependant une première bévue au protocole en se montrant //empathique et conciliant // à l’écoute du mot // soin //, en donnant à l’une des désespérées, la même Katia que dans la pièce originale, l’adresse postale de leur local. Leur soirée de permanence va être ponctuée par les entrées et sorties des mêmes personnages que dans le texte original, à savoir : Monsieur Preskovich qui vient leur faire des cadeaux, Josette la cousine de Thérèse sur le point d’accoucher, Félix toujours déguisé en Père Noël, et Katia travestie.

Les personnages sont cependant densifiés par des problèmes ou des ambitions faisant aujourd’hui tour à tour débat, polémique et scandale dans la société, en particulier française. Josette est ainsi enceinte mais pour le // compte // d’un couple, elle est mère porteuse et espère arriver à dix-neuf Grossesse Pour Autrui (GPA) pour valider tous ses trimestres et toucher sa retraite. Félix outre qu’il est aussi amputé des membres inférieurs est un mari décrit explicitement comme violent. Retournant sa veste en fonction de ses interlocutrices, Pierre se révèle opportuniste, champion de l’hypocrisie et aussi raciste et réactionnaire que son acolyte bénévole. Thérèse enfin est ouvertement catholique intégriste et se réclame de // la droite nationale et patriote //, expression qu’elle préfère à celle d’//extrême droite //. Katia, tout comme Thérèse et Pierre, est ouvertement raciste en particulier envers les personnes musulmanes. Les personnages de ce Noël contiennent un empilement de pensées réactionnaires et constituent chacun les parties de cette grande benne à ordures qu’a voulu faire parler Guillaume Poix. Les questions de Pierre à Thérèse font office de gimmick de Noël : // Que pensez-vous des musulmans, Thérèse ? //; // Que pensez-vous d’eux [les Juifs], Thérèse, d’ailleurs ? // ouvrant à Thérèse la voie à un déferlement de propos injurieux, discriminatoires, haineux et incohérents. Les personnages sont mandatés pour dire tout haut le pire qui se balbutie depuis toujours mais plus haut depuis une quinzaine d’années, depuis qu’un candidat à la présidentielle se revendiquant de la droite républicaine, – Nicolas Sarkozy pour ne pas le nommer – avait annoncé à la télévision le 8 mars 2007, vouloir créer un Ministère de l’identité nationale, – un projet enterré – mais ouvrant une autoroute au racisme, en particulier antimusulman, le plus décomplexé et faisant le jeu de l’extrême droite ainsi qu’elle s’appelle bel et bien. S’appuyant sur la pensée de la philosophe Maggie Nelson, développée en particulier au sein de son dernier ouvrage intitulé On Freedom : Four Songs of Care and Constraint (2021), Guillaume Poix propose ainsi que l’explique la metteuse en scène Manon Krüttli de // réfléchir sans détour à la question de la charité (chrétienne) // en esquissant // une critique de la philosophie du care qui semble déterminer de manière de plus en plus stricte le discours politique actuel ainsi que toutes nos interactions sociales. //. Selon elle : // le // care a pour but de mettre l’éthique au centre de la politique // et peut alors devenir une injonction du gouvernement. Or, demande Manon Krüttli, // qui décide qui est vulnérable et qui ne l’est pas ? Et selon quels critères ? Dans cette logique du // soin //, la citoyenne qui protège les plus vulnérables (en restant chez elle par exemple ou en accueillant une réfugiée ukrainienne) fait le bien alors que la citoyenne qui refuse l’injonction fait, par conséquent, le mal. Ainsi l’avènement de la philosophie du care semble s’accompagner d’un retour en force de la morale et de la pensée manichéenne qu’il me paraît raisonnable de questionner. Ces bons-sentiments sont-ils à même de rétablir une société plus juste ? Ou bien l’avènement de la bienveillance comme mot d’ordre politique (et moral justement) permet aux puissantes une ultime hypocrisie en renvoyant les citoyennes face à leurs // responsabilités // (prendre soin des vulnérables) tout en continuant à démanteler tout ce qui a trait à la justice sociale ? //// 

Guillaume Poix a décidé d’aller au bout du danger d’une telle pensée moralisatrice du care en mettant en scène des personnages qui utilisent la charité pour mieux détruire autrui. La charité justifie dans cette pièce le pire. Ce glissement extrême de la fable initiale tend à dévoiler l’hypocrisie de ce // soin // et à rendre manifeste son envergure condescendante qui redouble le pouvoir sur les plus socialement fragilisées, en les écrasant au prétexte de leur faire du bien ; à l’image de Thérèse qui viole depuis l’enfance sa petite cousine Josette pour // l’apaiser //. Guillaume Poix place au centre de la pièce la violence de la langue, // son pouvoir oppresseur // ainsi que l’explique la metteuse en scène. Dans sa mise en scène du texte, Manon Krüttli a décidé de traduire très concrètement sur le plateau le caractère suintant, collant, gluant et dégoulinant de la pièce en imaginant une scénographie // dégoulinante //, // envahi[e] de liquides de toutes sortes. //. Ainsi que l’écrit Manon Krüttli : // Les personnages pataugeront dans leur merde sans pour autant avoir conscience de l’immonde de la situation. //. Exit la morale, plein feu sur l’hypocrisie d’arguments venant nourrir des débats visant à accélérer l’avènement de l’extrême droite au pouvoir. 

Julie Rossello Rochet, dramaturge